Oldtimer, entre passion et transmission
- 1 octobre 2026
Un oldtimer ne se résume ni à une mécanique ni à une cote. Il s’inscrit souvent dans une histoire – parfois familiale – qui nourrit autant sa valeur affective que sa portée patrimoniale. C’est cette dualité qui nous a conduits à collaborer avec Philippe Casse, figure reconnue du monde des véhicules anciens en Belgique, et avec notre équipe Estate Planning pour cet article.
Une des nombreuses anecdotes de Philippe nous a interpellés. Il raconte volontiers que son père et son grand-oncle, l'un des fondateurs du Royal Veteran Car Club of Belgium, lui ont appris très jeune à « parler aux boulons ». L'expression prête à sourire, mais elle rappelle que l'on ne transmet pas seulement un véhicule, mais aussi un savoir-faire, une mémoire et une passion.
Un actif à part entière
Les voitures de collection n'occupent pas seulement une place dans un garage, elles occupent aussi une place particulière dans un patrimoine. Leur valeur dépend à la fois de critères tangibles – rareté, authenticité, provenance ou état de conservation – et d'éléments plus difficiles à mesurer, comme l'histoire du véhicule ou l'intérêt qu'il suscite auprès des collectionneurs ou, pour les passionnés, la place qu’il occupe dans l’évolution technique de l’automobile.
Contrairement à un actif financier, un oldtimer ne distribue ni intérêt ni dividende. Son premier rendement reste souvent le plaisir qu'il procure. Une Porsche 911 conservée depuis plusieurs décennies, une Jaguar XK120 transmise au sein d'une même famille ou une Citroën 2CV soigneusement entretenue soulèvent des enjeux patrimoniaux très différents. Mais toutes illustrent la même réalité : un véhicule de collection est à la fois un objet de passion, et un actif à gérer et potentiellement à transmettre.
Un achat qui se prépare
Pour Philippe, lorsqu'un intérêt naît pour les voitures anciennes, la première étape n'est pas l'achat, mais la documentation préalable. Il n'existe pas de recette miracle pour réussir un investissement en voiture de collection. Comme pour tout actif patrimonial, une décision avisée repose d’abord sur une bonne compréhension du bien que l’on envisage d’acquérir, ainsi que de l’usage que l’on entend en faire.
Lire la presse spécialisée constitue souvent un excellent point de départ. Des publications comme La Vie de l’Auto, Oldtimer Markt, Practical Classics ou Hemmings, entre autres, permettent de suivre l’évolution des prix, d’analyser les petites annonces et de consulter les tables de valeurs régulièrement publiées pour de nombreux modèles. L’étude des ventes publiques et de leurs résultats complète utilement cette approche en offrant une vision plus concrète des prix réellement pratiqués sur le marché.
Comme le souligne Philippe, la documentation ne suffit pas à elle seule. La fréquentation des salons, restaurateurs, marchands et spécialistes du secteur permet progressivement de développer ce que les amateurs appellent « l’œil » : cette capacité à apprécier la qualité d’un véhicule, la cohérence de son historique et la justesse de sa valorisation. Ces échanges permettent également de mieux appréhender l’état réel d’un véhicule, les coûts potentiels de restauration et les spécificités propres à certains modèles.
Il n’existe pas un marché unique de la voiture ancienne. Le segment international des véhicules de très grande valeur – souvent au-delà de 200 000 euros – constitue un marché relativement restreint, estimé à quelques dizaines de milliers de véhicules à travers le monde. À ce niveau d’exigence, l’authenticité, la provenance, l’historique ou encore le palmarès deviennent déterminants. À l’inverse, les véhicules anciens plus accessibles évoluent dans des marchés souvent ancrés dans des réalités nationales ou régionales, avec des dynamiques propres. Cette distinction influence non seulement leur valorisation, mais également les modalités d'assurance, d'expertise et de transmission.
Philippe insiste également sur le rôle des clubs et des réseaux de passionnés, qui constituent souvent une véritable mémoire vivante. Une voiture connue, documentée et visible dans son environnement de collection inspire généralement davantage confiance qu'un véhicule dont l'historique est lacunaire ou difficile à reconstituer.
Le coût de détention doit être pleinement intégré à la réflexion et ce, dès l’acquisition. Même utilisée de manière occasionnelle, une voiture ancienne génère des coûts récurrents. Garage, assurance, entretiens, contrôles techniques ou réparations peuvent rapidement représenter plusieurs milliers d’euros par an. Pour de nombreux véhicules, un budget annuel de l’ordre de 2 500 euros constitue déjà une hypothèse raisonnable. Cette prudence vaut particulièrement pour les véhicules à restaurer. Les coûts d’une restauration de qualité, ajoutés au prix d’acquisition, dépassent fréquemment la valeur économique du véhicule une fois les travaux achevés. Ces projets mobilisent souvent davantage que des moyens financiers : ils requièrent aussi du temps, des connaissances et un réseau de professionnels compétents.
Philippe le rappelle volontiers : au-delà des considérations de valeur, le premier critère reste l’intérêt personnel que l’on porte au véhicule. Une voiture de collection reste avant tout un objet de passion. Mieux vaut généralement choisir un modèle qui suscite chez son propriétaire un réel enthousiasme plutôt que poursuivre exclusivement une logique d'investissement.
Constituer un dossier patrimonial
L’identité des anciens propriétaires, la traçabilité de l’historique, la concordance des numéros de châssis et de moteur ou encore les travaux réalisés sur le véhicule influencent directement sa valeur et la confiance qu’il inspire. D’où l’importance de constituer, dès l’acquisition, un véritable dossier patrimonial rassemblant l’ensemble des documents utiles à son suivi.
Par ailleurs, cette traçabilité répond à des exigences réglementaires croissantes. Dans le cadre de la lutte contre le blanchiment, il devient essentiel de pouvoir documenter l’origine d’un bien, son financement et sa chaîne de détention. Conserver les contrats d’achat, preuves de paiement, expertises, factures d’entretien, photographies et documents d’immatriculation constitue dès lors un réflexe indispensable. Cette documentation facilite également une future vente en permettant de répondre plus facilement aux questions d’un acquéreur, d’un expert ou d’une institution financière amenée à s’interroger sur l’origine des fonds issus de sa cession.
Lorsqu’un véhicule atteint une certaine valeur, une expertise indépendante permet généralement d’établir une valorisation cohérente. Au-delà de son utilité en matière d’assurance, cette expertise constitue également un point de référence utile dans le suivi patrimonial du véhicule et pourra servir d'appui lors d'une donation, d'une succession ou d'une future cession.
Une place dans la succession
Sur le plan juridique, une voiture de collection est un bien mobilier. Elle fait donc pleinement partie du patrimoine de son propriétaire. En cas de décès, elle doit être reprise dans la déclaration de succession à sa valeur vénale. Une expertise préalable peut permettre d’établir une valorisation cohérente et documentée.
Une déclaration successorale correcte contribue non seulement à la sécurité fiscale, mais aussi à la continuité de la chaîne de propriété du véhicule. Cette continuité peut s'avérer précieuse plusieurs années plus tard lorsqu'un héritier souhaite vendre le véhicule ou en démontrer la provenance. Un véhicule dont l'historique patrimonial présente des lacunes peut devenir plus difficile à valoriser ou à céder, même lorsque son état mécanique est irréprochable.
Anticiper la transmission
Dès qu’un véhicule atteint une certaine valeur ou qu’une collection commence à prendre forme, la question de la transmission se pose naturellement. Les enjeux ne sont toutefois pas les mêmes selon qu’il s’agit d’un véhicule isolé ou d’une collection appelée à évoluer dans le temps. Au-delà de la fiscalité, plusieurs questions méritent réflexion : qui reprendra le véhicule ? Souhaite-t-on conserver un certain contrôle sur son utilisation et sa gestion ? Veut-on transmettre uniquement à la génération suivante ou préserver une collection sur plusieurs générations ? Certaines collections font l’objet d’une gestion essentiellement passive, tandis que d’autres évoluent au gré des acquisitions, ventes, restaurations ou participations à des événements. La réponse dépendra souvent davantage de ces objectifs que de considérations purement fiscales.
Avant même d’envisager une transmission, certains collectionneurs souhaitent simplement éviter que leurs héritiers ne soient contraints de vendre un véhicule ou une partie d’une collection pour financer les droits de succession. Dans cette optique, une assurance décès peut constituer une première réponse. Son principe est simple : au décès de l’assuré, un capital est versé aux bénéficiaires afin de leur permettre de faire face à la charge fiscale sans devoir céder immédiatement les véhicules. Cette solution peut notamment être pertinente lorsque les héritiers sont encore jeunes ou lorsqu’aucune transmission anticipée n’est envisagée à court terme.
Selon les finalités poursuivies, il existe, sans prétendre à l'exhaustivité, différents mécanismes de transmission du vivant du propriétaire :
- Donation en pleine propriété
Cette solution convient lorsque le propriétaire est prêt à abandonner tant la propriété que le contrôle du véhicule. Le bénéficiaire devient immédiatement propriétaire du véhicule et peut en disposer librement.
La donation peut être réalisée par acte notarié ou, dans certaines circonstances, par don manuel. Lorsque la donation est réalisée par acte notarié, elle est obligatoirement enregistrée et donne lieu au paiement de droits de donation (3 % en Région flamande et à Bruxelles, et 3,3 % en Région wallonne en ligne directe). Résultat : le véhicule sort du patrimoine du donateur et n’est plus soumis aux droits de succession.
Dans le cadre d’un don manuel, le donateur peut en revanche choisir d’enregistrer ou non la donation. À défaut d’enregistrement, le donateur devra toutefois survivre cinq ans à la donation afin que le véhicule ne soit pas réintégré dans sa succession. Dans ce dernier cas, la remise des clés, des documents d’immatriculation et des documents d’assurance matérialise la transmission. En pratique, un écrit constatant la donation est vivement recommandé. Il permettra non seulement d'apporter la preuve de la transmission, mais pourra également être enregistré ultérieurement si les circonstances l’exigent, par exemple si l’état de santé du donateur devait se dégrader.
- Donation avec réserve d’usufruit
Lorsque le propriétaire souhaite transmettre la valeur économique du véhicule tout en conservant son usage et un certain pouvoir de décision, la donation avec réserve d’usufruit constitue souvent une solution particulièrement adaptée.
Le donateur conserve l'usufruit sa vie durant, tandis que le bénéficiaire reçoit la nue-propriété. Cette technique nécessite un acte notarié et le paiement immédiat des droits de donation. En contrepartie de cette imposition immédiate, le véhicule n'est plus soumis aux droits de succession lors du décès du donateur. Cette technique de planification constitue une alternative juridiquement plus sûre qu'une donation en pleine propriété suivie d'un accord informel permettant au donateur de continuer à utiliser le véhicule (prêt à usage). Une telle situation est en effet susceptible d'être contestée par l'administration fiscale si elle estime que le donateur ne s'est pas réellement dessaisi du véhicule.
L’intérêt de cette formule apparaît particulièrement évident lorsqu’il s’agit d’une collection. Lorsque celle-ci est juridiquement qualifiée d’universalité de biens, l’usufruitier conserve des pouvoirs de gestion étendus. Il peut notamment vendre certains véhicules et les remplacer par d’autres, pour autant qu’il agisse dans l’intérêt et dans l’esprit de la collection. Cette souplesse permet au collectionneur de continuer à faire vivre sa collection tout en ayant déjà organisé sa transmission.
Les pouvoirs du donateur-usufruitier ne sont toutefois pas illimités. À titre d'exemple, il ne peut pas vendre l'intégralité de la collection afin de réinvestir le produit de la vente dans une catégorie d'actifs totalement différente, du moins pas sans l'accord du nu-propriétaire.
- Société simple
Lorsque la collection prend de l’ampleur et fait l’objet d’une gestion active, la société simple constitue notamment une bonne alternative à la donation avec réserve d’usufruit, dont les effets prennent fin au décès du donateur. Les donataires deviennent alors pleins propriétaires des véhicules et peuvent, en l’absence de mécanisme complémentaire, décider de fragmenter la collection ou d’en céder tout ou partie.
Une société simple n’est toutefois pas, en soi, une technique de transmission patrimoniale. Son intérêt réside davantage dans l’organisation de la propriété et de la gestion. Pour produire des effets successoraux, elle devra généralement être combinée à une donation préalable des véhicules qui seront apportés à la société, ou à une donation notariée des parts de la société.
Les véhicules sont apportés à la société et les associés reçoivent des parts nominatives en contrepartie. Les statuts peuvent prévoir la désignation d’un gérant disposant de pouvoirs étendus pour administrer la collection, vendre des véhicules, réaliser des acquisitions ou organiser la gestion quotidienne.
Cette solution implique toutefois un certain formalisme. Même si elle demeure relativement souple, une société simple n’est pas totalement dépourvue de contraintes : elle nécessite une comptabilité, même simplifiée dans certains cas, la tenue d’assemblées générales régulières et documentées, un registre des associés ainsi que le respect de diverses obligations administratives, notamment l’inscription à la Banque-Carrefour des Entreprises et la mise à jour du registre UBO. Son intérêt doit donc être apprécié au regard de la taille, du degré d’activité et de la complexité de la collection concernée.
- Fondation privée
Dotée d’une personnalité juridique propre, elle permet à un ou plusieurs fondateurs d’affecter un patrimoine à la poursuite d’un objectif désintéressé, par exemple la conservation, la mise en valeur ou la préservation d’un patrimoine automobile. Les véhicules sortent alors définitivement du patrimoine privé du fondateur et sont affectés à la réalisation du but défini dans les statuts de la fondation.
Cette solution permet d’éviter le risque de fragmentation progressive de la collection au fil des générations et peut se révéler particulièrement pertinente lorsqu’il existe une volonté de préserver durablement un ensemble cohérent de véhicules. Elle implique toutefois un dessaisissement irrévocable du patrimoine apporté ainsi qu’un acte notarié.
Sur le plan fiscal, les apports réalisés lors de la constitution de la fondation sont soumis à une taxe d’apport (5,5 % en Région flamande et 7 % à Bruxelles et en Wallonie). Les fondations dont les actifs dépassent 50 000 euros peuvent également être soumises à une taxe patrimoniale annuelle. Depuis 2024, cette taxe est progressive et peut atteindre 0,45 % pour les patrimoines dépassant 500 000 euros.
Conclusion
En matière de transmission, il n’existe donc pas de solution universelle. Entre assurance décès, donation, société simple ou fondation privée, chaque outil répond à des objectifs différents. Toute la difficulté consiste à identifier le mécanisme le plus adapté à la situation familiale, au degré de contrôle souhaité et à la vocation future du véhicule ou de la collection.
Un oldtimer est à la fois un objet de passion et un actif patrimonial. S’il se choisit souvent avec le cœur, une documentation rigoureuse et une transmission bien anticipée ne retirent rien au plaisir qu’il procure. Cette démarche contribue à en préserver la valeur, à préparer son avenir et à lui donner les moyens de traverser le temps, d’une génération à l’autre. Comme souvent en matière patrimoniale, les meilleures décisions sont celles qui s’inscrivent dans une réflexion globale et s’appuient sur un accompagnement sur mesure.
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