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Le Professeur Kerremans se penche sur les élections américaines

16 octobre 2020 | Actualités Delen

La course à la Maison-Blanche se révèle souvent pleine de surprises. Dans cette vidéo, le Professeur Bart Kerremans, spécialiste de la politique américaine, envisage différents scénarios, aborde les thèmes importants de ces élections et s’interroge sur leurs enjeux. René Havaux, CEO de Delen Private Bank, se joint également à lui pour évoquer leur incidence sur les marchés. Cet entretien a été enregistré le 5 octobre et diffusé en tant que webinaire en néerlandais. C’est avec plaisir que nous vous le présentons, sous-titré en français.

Durant ce webinaire, plusieurs personnes nous ont transmis une série de questions pour le Professeur Kerremans. Vous les retrouverez ci-dessous, sous forme de questions-réponses.

Le système électoral général aux États-Unis semble engagé dans une spirale négative. Le débat de fond cède la place à une confrontation par médias interposés. Dans ces conditions, le processus électoral peut-il se dérouler normalement ?

C’est peu probable. Certes, c’est une vue assez pessimiste, mais il faut bien reconnaître que cette spirale négative est à l’œuvre depuis plusieurs décennies. Le mandat de Bill Clinton a joué un rôle important à cet égard. Pour obtenir la majorité à la Chambre des représentants en 1994, ce qui était une première depuis 40 ans, les Républicains ont cherché à polariser le débat politique, au lieu de collaborer avec les Démocrates. Et cette stratégie a fonctionné. Cette année-là, les Républicains sont donc devenus majoritaires. Le choix de la confrontation pure et dure a eu également pour effet de diviser le paysage médiatique en deux. Cette polarisation des opinions est évidente lorsqu’on voit les différences de traitement de l’actualité entre les deux grandes chaînes d’information continue que sont Fox et CNN. Elles présentent à leurs téléspectateurs respectifs deux visions du monde totalement différentes.

Cette polarisation déjà ancienne n’est-elle pas renforcée à présent par les réseaux sociaux ?

En effet. Leurs algorithmes cantonnent les gens dans ce qu’on appelle des chambres de résonance, dans lesquelles ils ne reçoivent que des messages qui confirment et confortent leurs opinions. Dans ces conditions, on ne voit pas comment atténuer cette polarisation. Les recherches en politologie montrent que les gens sont de plus en plus nombreux à voter pour un candidat, non pas parce que son programme politique leur plaît, mais parce qu’il s’oppose farouchement à son adversaire. Un parti pris négatif en quelque sorte.

Les gens ont d’ailleurs beaucoup moins tendance qu’auparavant à panacher leurs votes. Il n’y a pas si longtemps, il était normal de voter par exemple pour un Républicain à la présidence, pour un Démocrate au Sénat, pour un Républicain à la Chambre des représentants et encore pour un Démocrate comme gouverneur, selon les programmes respectifs qu’ils défendaient. Revenir à ce comportement électoral sera très difficile.

Est-il imaginable qu’un État « progressif » comme la Californie soit de plus en plus enclin à se retirer de la fédération ? L’éclatement des États-Unis est-il plausible à long terme ?

Cette option n’est absolument pas envisageable à l’heure actuelle. Après la défaite électorale de Hillary Clinton, il en avait été question effectivement. Mais, même un État comme la Californie, qui apparaît à nos yeux d’étrangers comme un État démocrate, est beaucoup plus fragmenté politiquement que nous le pensons. Ou prenez l’État de New York : un Démocrate y remporte toujours la victoire haut la main. Mais cette domination démocrate est surtout le fait des villes. Si vous allez 30 kilomètres plus au nord, vous arrivez en territoire conservateur. Un scénario « séparatiste », qui est quasi impossible sur le plan juridique, est donc plutôt un scénario pour une série télévisée à rallonge.

On entend à présent des théories qui semblaient jusqu’ici appartenir au genre de la fiction : l’intervention de l’armée, la destitution forcée d’un président qui ne respecte pas le résultat sorti des urnes, une guerre civile… Les scénarios catastrophes ne manquent pas. De purs fantasmes ou des craintes légitimes ?

Il y aura sans doute des manifestations, mais l’intervention de l’armée me semble improbable. Nous ne sommes pas non plus à l’avant-veille d’une guerre civile d’un nouveau genre. Tôt ou tard, le climat politique s’apaisera, comme en 2000, après la bataille juridique qui avait marqué la fin du duel électoral entre George W. Bush et Al Gore.

N’est-il pas étrange que, dans ce pays gigantesque, ce soit deux septuagénaires que leurs camps respectifs ont choisis pour être leur candidat à la présidence ? Cela s’explique-t-il par l’absence de candidats plus jeunes en position de gagner ? De nouveaux visages ne sont-ils pas près d’émerger ? On pense à la jeune Démocrate, Alexandria Ocasio-Cortez, en abrégé AOC.

C’est un processus très particulier. Le niveau d’éducation est sûrement suffisant, mais ce n’est pas une garantie de succès, en raison du système des primaires. On s’étonne souvent des candidats qui n’obtiennent pas la nomination. Pensez à Pete Buttigieg — qui reviendra certainement au-devant de la scène à l’avenir — et naturellement aussi à Kamala Harris, qui a été choisie comme colistière de Joe Biden. De nombreux Démocrates ambitieux et encore jeunes savent que Kamala Harris se présentera à nouveau aux primaires de leur parti en 2024. Joe Biden a d’ailleurs laissé entendre qu’il n’effectuerait qu’un seul mandat de 4 ans. Mais, en endossant le rôle de « princesse héritière », on ne devient pas automatiquement une candidate à la présidence.

Quant à AOC, elle vise, dans un premier temps, un siège au Sénat. Son problème, en ce moment, est qu’elle appartient à la frange des Démocrates socialistes qui est aussi celle de Bernie Sanders. Ce groupe ne dispose pas d’une base suffisante au sein du Parti démocrate pour pouvoir espérer décrocher une nomination. Mais cette aile gauche du parti monte en puissance depuis les années 1990. Elle aura donc peut-être un poids suffisant dans huit ou douze ans.

Pour résumer : les états-majors de partis à Washington n’ont jamais vraiment réussi à préparer des candidats à l’élection présidentielle. Les candidats qui émergent lors des élections primaires le doivent surtout à leur propre réseau, à la clarté de leur propre programme et à la hauteur des fonds qu’ils parviennent à collecter pour financer leur campagne électorale.

Pour résumer : les états-majors de partis à Washington n’ont jamais vraiment réussi à préparer des candidats à l’élection présidentielle. Les candidats qui émergent lors des élections primaires le doivent surtout à leur propre réseau, à la clarté de leur propre programme et à la hauteur des fonds qu’ils parviennent à collecter pour financer leur campagne électorale.

La principale différence réside dans le fait que les partis sont relativement centralisés dans notre pays, avec un président de parti très puissant. Aux États-Unis, ce n’est pas le cas : les mouvements électoraux sont larges et décentralisés.

Dans quelle mesure l’aile gauche des Démocrates peut-elle être comparée à certains courants de gauche en Belgique ? Existe-t-il, par exemple, des liens entre les partis politiques de gauche et les syndicats ?

Les idées défendues par les Democratic Socialists — auxquels AOC appartient également — seraient considérées chez nous comme des prises de position sociales-démocrates, et non pas d’extrême gauche. Donc plutôt PS que PTB. Les électeurs d’extrême gauche aux États-Unis sont en réalité davantage attirés par le discours populiste de Donald Trump. Joe Biden tente de faire revenir une partie de cet électorat dans le giron des Démocrates en soulignant ses origines ouvrières. Mais c’était surtout ses parents qui étaient des « blue collars ».

S’agissant des syndicats : le lien avec les Democratic Socialists n’est vraiment pas très solide, mais il existe avec le Parti démocrate, plus ouvert. Et ici aussi, on observe une polarisation, au sein même du Parti démocrate. Ce qui oblige le candidat démocrate, durant les primaires et les élections, à effectuer un grand écart.

Trump a-t-il réalisé ses promesses durant les quatre années écoulées ?

Trump a exécuté 85 % de son programme. Il le voulait contre vents et marées. Comme le confirment d’ailleurs ses propos répétés à chaque occasion : « I promised it to my base ». Regardez le mur mexicain : on continue à construire sans relâche la partie du mur qu’il avait promise (400 miles, soit 640 km de long). Mais il a joint également le geste à la parole dans d’autres domaines : il a réduit les impôts, mené une politique commerciale dure à l’égard de la Chine, décrété l’arrêt de l’immigration, nommé des juges conservateurs, mené une politique pro-israélienne ferme, retiré une bonne partie des troupes américaines à l’étranger et dérégulé tous azimuts.

Il n’a pas réussi cependant à démanteler complètement l’Obamacare. La Cour suprême ne s’est pas encore prononcée à ce sujet. Les personnes sans assurance maladie ne sont toutefois plus sanctionnées, comme le voulait Obama. L’Obamacare a donc été rendu un peu moins contraignant parce que les jeunes en bonne santé sont moins incités à souscrire une assurance, ce qui était une partie importante du système de l’Obamacare.

Pourquoi Trump tenait-il tellement à démanteler l’Obamacare ?

Pour Trump, il s’agissait bien entendu de combattre la personne d’Obama, mais aussi de booster sa propre image. Trump a dû jouer des pieds et des mains pour se faire accepter par le Parti républicain. Au départ, les Républicains conservateurs, tels que Paul Ryan, le regardaient d’un œil suspicieux. Trump a bâti sa crédibilité au sein de son camp sur trois piliers : la nomination de juges conservateurs à la Cour suprême, la bataille contre l’Obamacare et les attaques virulentes contre Hillary Clinton — rappelez-vous le slogan de Trump à son encontre : « Enfermez-là » (lock her up).

Trump a-t-il utilisé des manœuvres inconstitutionnelles ? A-t-il de facto neutralisé le processus dit de « checks & balances » ? Le régime actuel est-il moins démocratique ? Certains parlent aujourd’hui de dictatorialisme.

Le régime n’est en tout cas pas dictatorial. Si Trump avait vraiment agi seul, certains dispositifs de « checks & balances » auraient été activés beaucoup plus souvent. S’il a pu sembler faire cavalier seul dans de nombreux domaines, c’est qu’il avait l’appui de la Chambre et du Sénat. Si le régime repose toujours en théorie sur la séparation des pouvoirs, il a cédé la place en pratique à la séparation des partis. Le Congrès ne joue plus son rôle de contrôle à l’égard du pouvoir exécutif du président. Trump n’est pas le premier président animé par des ambitions impériales. Il n’est pas non plus le premier à passer par la Cour suprême, et non pas par les membres du Congrès, pour faire adopter certains pans de sa politique. Lyndon Johnson, Richard Nixon, George W. Bush, mais aussi Barack Obama, ne s’en sont pas privés également. Mais, entre-temps, la polarisation a amené le Parti républicain à resserrer encore les rangs. Beaucoup plus qu’auparavant. Trump peut donc s’appuyer sur les Républicains à tous les étages du système politique américain. Cela donne plus de marge de manœuvre pour un président. Et cela menace incontestablement le système des checks & balances.

Qu’en est-il du pouvoir de l’armée ? Trump aime aller faire des discours dans les bases des forces armées. Mais ses relations avec l’armée ou le Pentagone sont-elles aussi bonnes que cela en a l’air ?

La culture américaine réserve une place de choix à l’armée. Les Américains raffolent des uniformes, des chaussures reluisantes et ont un immense respect pour les héros qu’il s’agisse de militaires, de pompiers, etc. Les discours sur les bases militaires sont donc de grands classiques présidentiels, toutes époques confondues. Les généraux expriment cependant régulièrement leurs divergences de vues à l’encontre des positions prises par les présidents. Au cours des dernières années, la haute hiérarchie militaire a bien compris que Trump essayait publiquement de la mettre dans sa poche. Mais les forces américaines savent très bien qu’un nouveau président arrivera, en 2021 ou en 2025, et qu’elles ont donc tout intérêt à long terme à conserver leur crédibilité.

La sécurité n’est qu’un des nombreux thèmes électoraux. L’un d’entre eux sera-t-il décisif ?

‘La somme de tous serait une réponse trop facile trop facile. Même si les élections se joueront sur une combinaison de thèmes, certains auront plus de poids que d’autres. Mais la pondération de chacun des paramètres auprès des électeurs évoluera également dans le temps.

Cela étant dit, les élections sont souvent gagnées sur la base du thème central qui permet à un candidat, d’une part, de s’en faire le champion et, d’autre part, d’en faire le thème dominant dans la bataille électorale. C’est pour cette raison que la contamination de Trump au Covid-19 est gênante pour lui. La crise du coronavirus avantage Joe Biden et est très préjudiciable pour Trump. Dans les débats sur le Covid-19, c’est Biden qui a le dessus, du moins jusqu’à présent. Le thème de l’ordre public (law & order) est le thème de prédilection de Trump, comme il y a quatre ans d’ailleurs. L’économie ne joue pas franchement en faveur de l’un ou de l’autre, même si elle offre un léger avantage à Trump au vu des sondages.

Les médias européens sont souvent très négatifs à propos de Trump. Ils n’aiment pas son style. Cherchent-ils à en donner une image réaliste ou à manipuler l’opinion ?

On ne peut nier une certaine distorsion. Les médias sont mus par les impératifs propres à leur secteur d’activités : ils doivent rebondir sur les dernières nouvelles et trouver chaque jour des angles accrocheurs. On l’observe dans le monde entier. Trump l’a bien compris et tente donc d’attirer l’attention en exploitant cette quête de sensationnalisme. Que ses interventions soient jugées positivement ou négativement importe peu à cet égard. Beaucoup de publicité négative reste toujours de la publicité. Trump joue là-dessus, avec ses tweets provocateurs. Que le message soit vrai ou non n’a pas vraiment d’importance. Trump force ainsi ses adversaires à se positionner continuellement par rapport à lui. Résultat : les projecteurs restent braqués sur le président en exercice.

Autrement dit, c’est plutôt la mécanique intrinsèque des médias qui explique que Trump soit souvent présenté de la même manière et non pas une subjectivité délibérée de la part des journalistes européens.

Les réseaux sociaux rendent-ils plus facile et plus probable l’ingérence de puissances étrangères comme la Chine et la Russie ?

La GRU, les services secrets russes, ne m’a pas encore appelé pour me le confirmer (rires). Nous ne savons donc rien avec certitude. En revanche, une chose est sûre : les Russes et les Chinois ne sont pas les seuls à diffuser des informations trompeuses durant des campagnes électorales. Rappelez-vous du rôle de la CIA durant la Guerre froide, en France et en Italie : les Américains y avaient diffusé certains messages pour contrecarrer l’éventuelle arrivée au pouvoir des partis communistes.

Cela étant dit, il est clair que les Chinois et les Russes tentent aujourd’hui de distiller des messages trompeurs au sein du public américain. La Corée du Nord pourrait bien mener également de genre d’activités, mais peu d’informations filtrent sur son comportement.

Les Chinois ne font pas mystère de leur préférence pour Joe Biden, alors que les Russes penchent toujours pour Trump, tout comme en 2016. Nous savons que des Russes liés aux services secrets russes ont diffusé des messages tendancieux en 2016, mais nous ignorons dans quelle mesure leurs agissements ont modifié le résultat des élections. Les informations favorisant Trump ont en effet été adressées en grande partie à des personnes qui allaient de toute façon voter pour lui.

La question de l’ingérence ne s’explique-t-elle pas aujourd’hui par des objectifs plus larges ? Ne traduit-elle pas un conflit entre le capitalisme et le communisme ?

Soulignons d’emblée que l’économie chinoise n’est pas une économie communiste. S’il s’agit bel et bien d’une économie planifiée, elle n’en comporte pas moins d’importantes caractéristiques capitalistes. Selon moi, le conflit entre les États-Unis et la Chine est moins d’ordre idéologique que géopolitique. C’est un affrontement classique entre l’actuel numéro un (les États-Unis) et la superpuissance émergente (la Chine). La Chine compte 1,3 milliard d’habitants et affiche un produit intérieur brut (PIB) qui dépassera bientôt celui des États-Unis. Le potentiel de croissance, en termes de PIB par habitant, est gigantesque. Les Chinois se voient comme les grands gagnants à long terme et considèrent donc la guerre commerciale actuelle avec les États-Unis comme une tentative désespérée de se cramponner à une position irrémédiablement perdue.

Quelle est l’incidence de la tension des relations entre les deux grandes puissances ?

Les tensions commerciales exerceront une pression considérable sur l’Europe. Nos valeurs nous rapprochent plus des États-Unis que de la Chine. Mais les investissements chinois en Europe, dans le cadre de l’initiative chinoise des nouvelles Routes de la soie (Belt & Road Initiative), sont très inégalement répartis entre les États membres de l’Union européenne. Nous sommes un conglomérat de petits acteurs, nous avons le potentiel d’un grand acteur sur le marché, mais ce potentiel reste en grande partie inexploité parce que notre cuisine interne est trop complexe et parce qu’une volonté politique commune fait défaut. Comme toutes les petites économies, on nous dictera les prix et les politiques afférentes plutôt que nous ne les imposerons.

Quelle peut être l’action de la politique européenne, par exemple de la Commission européenne sous la direction d’Ursula von der Leyen ?

J’ai énormément de respect pour Ursula von der Leyen. Mais penser que sa Commission deviendra la première véritable Commission géopolitique, c’est aller un peu trop loin. Certes, elle réussit à faire parler les États membres d’une seule voix dans un certain nombre de domaines. Mais cela s’était déjà produit dans le passé. Les défis sont gigantesques, mais la Commission doit encore prouver qu’elle peut les affronter avec les États membres. En matière de changement climatique, l’Europe fait cependant entendre sa voix. Mais, ici aussi, les divergences internes ne sont pas minces : regardez, par exemple, la position écologique très discutable d’un pays comme la Pologne. L’Union européenne compte plus d’États membres que jadis. Nous devons donc gérer plus de diversité de points de vue.

Quelle est l’importance des thèmes du changement climatique et de la sécurité alimentaire dans les élections américaines ?

Le changement climatique est certainement un thème porté par l’aile gauche du Parti démocrate. Elle aspire à mettre en œuvre ce qu’on appelle un Green New Deal. Joe Biden avance également des propositions progressistes, mais nettement moins ambitieuses que ce à quoi aspirent les Démocrates plus à gauche. Toujours est-il que la problématique du climat est reléguée au deuxième plan, voire au troisième plan, dans les élections présidentielles américaines.

Concernant l’agriculture : les divergences ne sont pas très importantes. Trump n’a pas lésiné sur les subsides agricoles pour répondre aux mesures chinoises (et européennes). Les Démocrates n’y sont absolument pas opposés. Les Farm Bills, c’est-à-dire les lois relatives au secteur agricole, sont généralement soutenues et votées par une large majorité des membres du Congrès. Toutefois, dans les États ruraux, plus conservateurs et religieux, le vote républicain est plutôt majoritaire.

Trump s'imagine invincible. Selon ses dires, il a été peu affecté par le virus et est immunisé. Que devons-nous en penser ?

La contamination de Trump n’était certainement pas un scénario idéal pour lui, car le Covid-19 a bousculé l’agenda officiel, ce qui est à son désavantage. Il essaie autant que possible de détourner l’attention de cette maladie et d’en minimiser la gravité. « Regardez-moi », dit-il, « j’ai contracté le virus, mais j’en suis guéri très rapidement. Pourquoi devrions-nous alors prendre de lourdes mesures comme certains gouverneurs démocrates l’ont fait ? ».

Trump prétend qu’il est immunisé contre le coronavirus et qu’il n’est plus contagieux. Le 10 octobre, son médecin en chef affirmait qu’il ne présentait plus de risque infectieux. Mais cela ne veut pas dire qu’il est guéri ni qu’il ne peut plus avoir d’autres symptômes. Les patients atteints par le Covid-19 sont souvent très malades pendant quelques jours, puis se sentent mieux, mais l’intensité des symptômes réaugmente par la suite. Est-il dans cette phase intermédiaire ou est-il réellement guéri ? On ne peut pas encore le dire pour l’instant.

Quel a été, in fine, l’impact de sa contamination sur sa campagne ?

Le timing a été très mauvais. Nous sommes dans la dernière ligne droite des élections et les sondages ne lui sont pas favorables. Il doit rapidement passer à la vitesse supérieure pour inverser la tendance, et ce, certainement dans les États pivots (« battleground states »). Il s’est récemment exprimé devant un large public en Floride ainsi que devant ses partisans depuis la Maison-Blanche. En parallèle, il voit ses ressources financières fondre. Dans un certain nombre de ces États en balance, Trump a réduit ses dépenses publicitaires alors que Biden les a augmentées. Sa stratégie consiste désormais à attirer le plus possible l’attention dans les médias locaux et à la détourner du Covid-19. Aussi, les audiences d’Amy Coney Barrett, la candidate qu’il recommande pour la Cour Suprême, constituent un bon paratonnerre pouvant largement séduire les conservateurs.

Que se passe-t-il si un candidat décède avant les élections ?

Le parti politique concerné doit se réunir formellement : le Comité national républicain ou le Comité national démocrate. Ils devront alors nommer formellement un nouveau candidat, autrement dit Mike Pence pour les Républicains et Kamala Harris pour les Démocrates. Entre-temps, le processus électoral continue : les bulletins de vote ont été imprimés, plusieurs votes ont déjà été exprimés, on ne peut pas inverser ce processus, l’arrêter et le relancer.

Que pensez-vous du vote anticipé et du vote par correspondance ?

Peu d’États peuvent nous renseigner, par l’enregistrement préalable des électeurs en faveur d’un parti, sur le déroulement de ces élections anticipées. Dans un certain nombre d’États qui publient les données de façon détaillée, comme la Caroline du Nord, on peut déjà obtenir, grâce à cet enregistrement, une idée du parti des électeurs qui ont le plus recours au vote par correspondance et au vote anticipé. Le taux de participation des électeurs démocrates y est plus élevé. Mais cela en dit peu sur l’issue du vote le jour même. En effet, il y a quatre ans, le clan démocrate se montrait encore optimiste sur base des votes anticipés. Il y voyait un signe annonciateur de victoire en Caroline du Nord, ce qui ne s’est toutefois pas produit. Les Républicains s’engageront le jour même du vote. Ces chiffres sont donc assez peu révélateurs.

Le débat entre les candidats à la vice-présidence a-t-il changé quelque chose ?

Ils ont tous les deux réalisé une belle prestation. C’était un débat très équilibré dans lequel les deux candidats ont mis en avant leurs forces et bien sûr leurs faiblesses. C’est un débat qui, à mes yeux, s’est déroulé comme il se devait.

Imaginons que LeBron James, star de la NBA, sorte de sa bulle et annonce voter pour les Démocrates. Cela peut-il influencer le résultat des élections ?

Cela peut avoir un effet sur le taux de participation, mais il ne faut pas en attendre de trop. Les petits événements n’ont qu’un impact limité.

Trump qualifie les élections actuelles comme étant « the biggest fraud ever ». Il y a de grandes chances qu’il conteste le résultat si Biden l’emporte. De quelles armes dispose-t-il pour le faire ?

La décision pourrait être prise par la justice. Mais selon moi, il y a très peu de chances qu’on ait un président temporaire le 20 janvier à midi. Onze semaines séparent le jour du scrutin du 20 janvier, six semaines, l'élection de la réunion du collège électoral, et cinq semaines, le jour du scrutin du jour où les États doivent certifier leurs résultats électoraux (8 décembre).

S'il perd de façon significative dans un État pivot, il est inutile de suivre une telle stratégie. Il le fera peut-être, mais les chances que cela aboutisse sont minimes et les chances que le Parti républicain le soutienne sont encore plus faibles. Celui-ci, bien sûr, pense plus loin que Trump. S’il perd, l’aventure s’arrêtera là pour lui le 20 janvier, mais pas pour le Parti républicain. De nouvelles élections auront lieu en 2024 et à nouveau en 2028, c'est donc cette perspective qu'ils garderont à l’esprit. Si l’écart entre les deux candidats est très étroit, ils s’affronteront en justice jusqu’à leur dernier souffle jusqu'au dernier souffle. Dans ce cas, une décision devrait être prise vers le 8 décembre.

Le pays est plus polarisé que jamais. Peu importe le nom du président élu, pourra-t-il unifier le pays ou certaines limites ont-elles déjà été franchies ?

Les principaux facteurs de polarisation sont la fragmentation du paysage médiatique et les réseaux sociaux. Ces deux éléments ne disparaîtront certainement pas après les élections. Si Trump est réélu, vous verrez comment les médias de gauche et de centre gauche en parleront de façon très colorée. En même temps, vous verrez sur les réseaux sociaux comment les attaques de l’aile gauche et du centre du Parti démocrate vont former des « clans ». À l'inverse, si Biden l’emporte, Fox News s’attaquera très vigoureusement à lui. Mais aussi à Harris, l’étoile montante du Parti démocrate, car on s'attend à ce qu'elle joue à l’avenir, un rôle de plus en plus prépondérant au sein de son parti et qu’elle se présente aux présidentielles en 2024. Elle sera une cible, également pour les conservateurs de la radio. Cette polarisation ne faiblira pas, elle restera, voire se renforcera.

En quoi est-il important pour un président de disposer d'une majorité au Congrès ?

Pour un président, il est important d’être élu, mais aussi de disposer d’une majorité de membres de son parti dans les deux chambres du Congrès américain. Dans le cas contraire, le président se retrouvera dans une situation de blocage comme Trump l’a connue ces deux dernières années. Si Trump est réélu et fait face à une majorité démocrate à la Chambre et peut-être aussi au Sénat, il sera bloqué dans son action. Les Démocrates vont conserver leur majorité à la Chambre, mais perdre quelques sièges. Au Sénat, le résultat s’annonce très tendu, cela peut pencher dans l’un ou l’autre sens.

Quelle était l'importance de l’argent, de l’or et du gaz dans cette campagne ?

À vrai dire, ces trois thèmes n’étaient pas si importants, et ce, pour des raisons spécifiques. Les positions des candidats sont très claires. Trump a été très critique vis-à-vis de la Réserve fédérale par le passé. Mais en raison de la crise du coronavirus, celle-ci s'est engagée dans une politique de création de monnaie et de baisse des taux d'intérêt, et c'est précisément ce que Donald Trump souhaitait. La méfiance qu'il avait auparavant s’est à présent estompée avec ces actions.

Quant à l'or, il n'y a absolument aucune raison pour que Trump déverse de l'or sur le marché parce que la banque centrale elle-même fournit de l'argent supplémentaire.

Le troisième élément est le gaz et le pétrole. Sur ce point, la position de Trump est bien connue : il soutient ardemment ce secteur. Mais les cours actuels relativement bas du pétrole rendent tout investissement difficile pour ce secteur. De nombreuses entreprises ayant beaucoup souffert attendent des temps meilleurs.

Comment le thème du changement climatique a-t-il été abordé au cours de la campagne ?

Le changement climatique n'est pas un thème de la campagne de Trump, mais c'est bien un thème de celle de son adversaire Biden. Et pour ce dernier, c'est un thème épineux : d'une part, il veut prendre des mesures contre le changement climatique, mais d'autre part, il ne veut pas créer de conflit avec l'exploitation du gaz et de pétrole de schiste dans un certain nombre d'États dont il pourrait avoir besoin pour être élu. Il a également gardé le silence sur les effets nocifs du charbon sur l’environnement. Il a appris cette leçon d'Hillary Clinton en 2016 : ses déclarations dans ce sens lui avaient alors coûté la victoire en Pennsylvanie.

 
 
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